Voilà des années que ça tourne,
Pour moi, mes turnes peuvent bien voyager je sais qu'elles tournent en rond autour de la même ville,
Et les trains partent de la ville vers d'autres Nords encore,
Et j'ai peur que tu ne sois nulle part, ma fille, nulle part,
J'ai peur que tu partes vers d'autres Prusses, d'autres Ardennes, d'autres Écosses,
Et je me vois avec les enfants que je n'aurai pas,
Lire des romans d'occasion, en Espagne.
Ce qu'il faut rêver c'est le Jazz, les Affiches de nos grand-parents, les souvenirs de guerre, les images d'Italie, le cinéma muet,
Les poèmes de demain sont dans les objets brisés d'hier.
Mais Foutre-Dieu ! Le passé est un terrain de jeu !
Vous pouvez bien crever avec vos nostalgies, vous êtes une honte.
Pas de célébration.
J'en appelle à vos mécaniques infernales, à vos pétarades de tous les âges, aux décadents et aux modernes, à ceux qui pleurent et à ceux qui s'embrassent :
Regardez les immeubles se balancer, comme des arbres.Enfants, péchez à la ligne ou vous perdrez vos cartes !
Il y a un avion immobile sur le ciel bleu, comme une tâche d'encre,
Les villes se regardent entre elles et s'accostent dans une danse incompréhensible,
Et je revois cette toile de Kandinsky, et je la comprends peut-être un peu mieux.
Tu étais dans une tranchée en 1916, tu crevais dans tes tripes et tu pensais à une famille,
Peut-être à la tienne,
Il fallait courir au milieu d'un vacarme fantastique, sans même savoir, sans même pouvoir s'accrocher à la dernière vanité :
Je suis le grain de sable sanglant qui fait grincer la fabuleuse machine des civilisations.
Et tu entendais peut-être déjà le chant brisé des derniers poètes,
Tes seins sont les derniers obus que j'aime.
Moi je n'étais pas au milieux des bouillons de la viande humaine.
J'entends des chants d'horreur derrière des
pans de siècles en voyage,
Et je te vois.
Tu as les yeux rouge et les cheveux sombres, comme une tristesse.
Je commence mon poème en voyant tes jupes passer à travers les rues de Bruxelles,
Elles se tournent, tes jupes, et s'enroulent à travers les rues de Bruxelles,
Bientôt déchirées par l'arrivée furieuse des trains,
Tu n'es plus qu'une pute,
Qu'un corps épuisé sous de vieux vêtements mais je t'aime toujours.
Et ma piaule s'accroche à un morceaux de ville,
Du bout des doigts, comme un souvenir.
Passer sous les océans et voir d'autres icis,
Comme ces matins difficiles où tu me regardais sans savoir si je t'aimais.
Et toi, m'aimais tu ?
Tu regardais l'horizon comme s'il avait quelque chose à te dire.
I Love to live so pleasently,
Live this life of luxury,
Lazing on a sunny afternoon.Chanter comme un désespéré, attendre d'autres bus.
Mon enfant, ma soeur, pourquoi pas après tout ?
Croire encore aux yeux bleus des révolutions passées, à d'autres bouleversements,
Être à Berlin en 1848, et les drapeaux flotter sur des monceaux de cadavres.
Berlin en flamme.
Est-ce que je me souviens de Montmartre ?
Même pas.
Même pas eu l'occasion de voir flamber Paris, ni les reflux de l'autre monde s'écraser sur la Bretagne.
Même pas eu le temps d'apprendre à jouer de la guitare.
Alors avec tes grosses chaussures, décides de venir avec moi!
Choisis,
On part.
Te souviens-tu des danses ridicules ?
Poses grotesques au milieu des ombres fantastiques,
Noires, comme le blues.
Comme un vieux blues, avec son rythme qui fait plisser les yeux.
Mais 'plus de croisée des chemins, plus de poètes, plus de cinéma muet, plus de guerres Napoléoniennes (N'est-ce pas Fabrice ?), plus rien, rien rien. Rien.
Encore peut-on comme ça écouter Iggy Pop,
Regarder par sa fenêtre plutôt que les vautrissures de la télévision,
Encore peut-on lire Cendrars, pour la centième fois,
Encore peut-on regarder les yeux des filles et leurs danses,
Encore peut-on savoir que les lumières qui s'écoulent dans les villes ne sont pas là par hasard,
Mais qui s'y intéresse ?
Parce qu'ils ne comprennent pas que c'est ça l'Europe,
Quinze siècles de clochers et les pleurs d'une veuve, au lendemain de la guerre.
Pendant que meure l'Europe, on vend des cigarettes américaines.
Mais voir, voir les tragédies de Racine et mourir sur le front des Flandres.
Plus de guerre plus d'Europe. Allez-vous faire foutre.
Il y a tant de choses à chanter,
Alors que rien n'existe,
C'est étrange.
Le va-et-vient des trains disparaîtra lors d'un dernier voyage,
Lors, du dernier grand voyage vers le nord,
Et il emportera avec lui les clochers les jupes des prostituées les romans d'occasions les théâtres les bières au noms rigolos les poèmes d'Apollinaire les grands boulevards la musique des
Stones les tuiles les drapeaux les guerres les lumières tremblantes Watteau les révolutions le cinéma muet les affiches de Cassandre l'autre bras du poète la dernière place de bus le café italien le rêve d'autre côté le sang de millions d'autres frères le sourire des filles et moi. Moi.
Thomas